Sharpie ou sharpie ?

Type ou genre ?

Si vous écrivez "sharpie" sans majuscule, vous pouvez mettre un "s" au pluriel : vous parlez d'un genre, c'est à dire de toute une famille de bateaux ayant des caractéristiques semblables mais pas similaires.

A contrario, en écrivant "Sharpie de 9 m²", vous désignez un type ou monotype et le nom donné devient un nom propre. Dans ce cas, pas de "s" au pluriel.

Mais quel est donc ce sharpie générique ?

Un peu d'histoire...

Les premiers sharpies datent des années 1840 et apparaissent à New Haven, au Connecticut. Là, les ostréiculteurs qui pêchaient avec des "log canoes", c'est à dire des pirogues creusés dans des troncs d'arbre, inventèrent un nouveau bateau construit avec des planches, au moment où les grands troncs furent réservés aux mâtures et où les scieries commençaient à faire florès. Le principe de construction date de l'antiquité avec les premiers vrais coureurs des mers, les Phéniciens. Il s'agit de bateaux à fons plats dont les planches sont alignées dans le sens transversal de telle façon qu'elles s'appuient toutes sur chacun des bouchains. Cette méthode nécessite donc de commencer par les bordés de côté avant de recouvrir d'avant en arrière les fonds. Cette technique est parvenue Outre-Atlantique grâce au doris portuguais et mis en oeuvre par les Américains dans leurs scows, sorte de chalands au plan rectangulaire. Mais les ostréiculteurs de New Haven avaient besoin d'un bateau qui puissent se rendre rapidement sur les lieux de pêche puisqu'à cette époque ils ne faisaient que draguer les huitres sauvages. En affinant l'étrave et en arrondissant la poupe (pour mieux remonter la drague à main maniée sur le pontage arrière), ces pionniers transformèrent le scow en sharpie.

Monsieur de Broca, de retour des Etats Unis en 1863 où il fît un voyage d'étude sur l'ostréiculture, rapporta deux sharpies de New Haven. Lucien Môre, le "pape du canotage", découvrit quelques temps après ces exemplaires et les étudia. Il eut l'occasion de faire une conférence au Cercle de la Voile de Paris dans l'hiver 1879-1880, conférence reprise dans les colonnes du journal "Le Yacht" en 1880. Aussitôt, les lettres, témoignages, plans, essais sur ce sujet pullulent dans ce journal, montrant l'engouement des Français pour cette nouveauté. Mais très vite aussi les amateurs français transforment le type original : les fonds plats de l'avant se tranforment en V, puis ce V couvre entièrement les fonds et le principe de construction transversal est abandonné pour les méthodes traditionnelles en Europe, d'avant en arrière.

 En 1885, ce sharpie conçu par un artiste orléanais descend la Loire d'Orléans à Nantes.

Mais tous ces avatars du modèle original gardent le nom de sharpie, et ce nom désigne très vite non plus un type précis mais un genre, une famille de bateaux à bouchains vifs, légers,longs et bas sur l'eau, à dérive. Plus tard encore, c'est à dire 100 ans après l'apparition du sharpie en France, le livre de Maurice Amiet "Le Sharpie, son histoire et son évolution" rajoute de la confusion plutôt que d'élargir le concept : il dénit au doris l'appartenance au groupe, alors qu'il amalgame des quillards et des bateaux à multiples bouchains ! "Le contenu de ce livre peut apporter le trouble dans certains esprits" écrit-il en conclusion. Il a sans doute raison, mais le trouble était avant tout dans son esprit...