En 1946, l'association des Sharpies de 9 m² se présentait ainsi dans l'ANNUAIRE du YACHTING :

     " A la suite de la victoire de Jacques Lebrun aux Jeux Olympiques de 1932 à Los Angeles, facilitée par son entraînement sur les Chats d’abord, puis sur les monotypes américains, irrévérencieusement appelés « Bidets », le Cercle de la Voile de Paris réalisant le premier, en France, l’utilité de l’entraînement en solitaire, envisagea la création d’une série française aux qualités athlétiques, destinée à former les barreurs de classe internationale. A l’époque, les Chats furent momentanément conservés, tandis que les « Bidets » étaient réservés aux jeunes.

     Les Jeux de 1936 à Kiel virent le déclin très net de nos représentants, par rapport aux Scandinaves et aux Germaniques, habitués à la « Yolle » allemande et aux Anglais toujours fervents des « Dinghies » de 12 et 14 pieds ; ce déclin fut attribué au manque de « training » sur des bateaux spécialisés. Après cet échec, le C.V.P. décida d’étudier un bateau accessible à toutes les bourses, présentant les qualités nécessaires à la formation des jeunes.

     Jacques Lebrun, Jean-Jacques Herbulot, François Laverne, Jean Peytel et Henri Perrisol, tous représentants olympiques et champions de France, mettant à contribution leur expérience de la plupart des monotypes européens et de quelques bateaux américains, exposèrent leurs idées à M. Staempfli, jeune architecte suisse peu connu en France à l’époque, qui dut par la suite sa réputation pour une grande partie à la parfaite réussite des Sharpies de 9 m², et lui demandèrent un projet de dériveur à flancs angulaires, de construction facile et économique, la yolle olympique allemande qui répondait à leurs désirs étant de construction trop onéreuse.

     Un prototype fut réalisé en masonite par Jean-Jacques Herbulot et expérimenté au cours de l’hiver 1937-1938. Ce bateau, à fond plat, paraissait insuffisamment voilé. Après de nombreux essais, les promoteurs firent part à M. Starmpfli des modifications à apporter à son projet : Augmentation de la surface de voilure, fonds en V, voile lattée en haut sur toute la largeur, amélioration  de détails dans le gréement et l’accastillage. Le plan mis au point à la fin de l’hiver 1937-1938, permit de réaliser les premiers bateaux qui sortirent à Meulan au printemps 1938 et dont le prix de revient était de 2.700 francs. Depuis lors, seules des modifications de détail furent apportées et le plan est, à l’heure actuelle, définitivement arrêté.

Extrait du journal "Le Yacht" du 16 octobre 1937

     Lorsqu’en 1939 survint la guerre, la série comptait 80 unités et on avait bien cru qu’elle était définitivement enterrée. Au contraire, l’occupation n’a fait que favoriser son développement. En effet, les occupants qui avaient la manie de s’approprier tout ce qui leur plaisait, mirent la main sur un grand nombre de bateaux de toute importance, mais les Sharpies les rebutèrent vite, à la suite de quelques bains forcés. L’un d’eux, celui de Boudios, de Romilly-sur-Seine, contribua même bien modestement à la victoire, ayant réussi à noyer son barreur. Ils payèrent même un dur tribut à la guerre, les Allemands en ayant défoncé 80 à Meulan, pour éviter que les Américains ne puissent s’en servir pour traverser la Seine et leur donner la chasse en raison de la destruction du pont au cours des bombardements de juin 1944.

     Les régates continuèrent donc à Meulan pendant toute la guerre, tant au C.V.P. qu’au Y.C.I.F., malgré les bombardements et, à la Libération, la flotte de Sharpies comptait 400 unités. En 1943, deux croisières furent organisées par des membres du C.V.P., campant entièrement à bord, l’une forte de 10 bateaux, joignit Meulan à Sens sur l’Yonne et retour, l’autre comprenant 7 Sharpies, alla de Meulan à Fontainebleau et en revint. Ce qui représente un kilométrage Sharpie de près de 10.000 km.

     Depuis lors, la Fédération Française de Yachting à Voile, reconnaissant la valeur du Sharpie de 9 m², l’a désigné pour une période de cinq ans renouvelable, comme seule série officielle française de monotype solitaire. Actuellement, la série des Sharpies de 9m² compte près de 650 bateaux dont une centaine en Belgique. Sa diffusion ne fait que s’accroître et les U.S.A., le Portugal et la Hongrie notamment, étudient sa construction en série. Si ces pays donnent suite à leurs projets, nul doute que le Sharpie de 9 m² ne devienne, dans un avenir très prochain, la série la plus importante du monde. Ce sera la meilleure récompense de ses promoteurs et la preuve qu’elle répond, tant au point de vue sportif qu’économique, aux aspirations actuelles des jeunes. "

Cette présentation correspond à peu près à l'histoire de la série. Pourtant, il convient de souligner et de rectifier les points suivants :

  • Le Sharpie de 9 m², s'il est signé officiellement par Staempfli à cause des accords passés entre le CVP et l'architecte, doit beaucoup à Jean-Jacques Herbulot. Si l'on compare attentivement le projet du Monotype "A" au résultat final, on constate :

1- La transformation des plans de formes.

2- Le changement du mode de construction.

3- La modification profonde des appendices.

4- L'augmentation et le perfectionnement du gréement et du plan de voilure.

  • Les 80 sharpies détruits sur le parking du CVP ne l'ont pas été par les Allemands en 1944 pour empêcher les Américains de les poursuivre. Ces bateaux ont été "hachés" par le Génie Français en 1940 avant que les Allemands n'arrivent à Meulan. Mais ces propos auraient eu du mal à passer en 1946 !
  • Toujours pour corriger le "politiquement correct" de 1946, ce n'est pas la nouvelle FFYV mais la FFV de l'Occupation qui érigea le monotype en "série officielle", lui conférant un statut promotionnel indéniable.  

Ce texte de 1946, écrit par un membre de l'Association des Sharpies de 9 m² et du CVP (les statuts de l'Association impliquaient la mainmise du CVP sur l'association de propriétaires) ne rend pas compte du développement de ce dériveur dans toute la France. Ni du désintéressement à la série par les solitaires du CVP à l'apparition du Finn ! Car si le Sharpie de 9 m² resta le support au Championnat de France en solitaire ("pour homme seul", suivant la formule de l'époque) de l'Occupation à 1954, dès que le Finn fut choisi, les régatiers délaissèrent leurs sharpies dont de nombreux exemplaires finirent comme bateaux de location...